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Chronique urbaine par Marie Morelle (UMR Prodig - IRD - Fondation Paul Ango Ela) Cameroun


Les États africains auront été parmi les derniers à rejoindre la danse mortifère du Covid-19, sans rupture aucune en cela avec leur position marginale au sein d’échanges économiques et financiers mondialisés. Le Cameroun, parmi d’autres, n’a ainsi présenté officiellement qu’un puis deux cas importés des semaines durant. Fut donc un temps où le virus restait “chinois”, tout au plus évoqué dans la presse et les radios comme un phénomène lointain. Lointain… ? Bien sûr, la communauté chinoise de Douala et de Yaoundé avait pu devenir craintive et se faire plus discrète. Petit à petit, aucun de ses ressortissants ne sortit sans s’être muni d’un masque, moins pour ne pas contaminer des voisins (ils ne venaient pas de Wuhan) que pour rassurer les passants. Au marché central de Yaoundé, les commerçants de cette diaspora, nombreux, eurent à essuyer quelques interpellations - “Corona ! Corona !”- mais sans plus. Il fut aussi question de ralentir les échanges commerciaux et de stocker les produits importés, par prudence… Le virus n’occupait que vaguement les esprits des Camerounais, les autorités ayant pourtant commencé la diffusion de messages de sensibilisation dès janvier.

Pendant ce temps-là, le virus prit le temps de voyager en Europe avant d’atteindre l’Afrique. Les épidémiologistes l’avaient déjà prévu : on visait le plus souvent l’Afrique du Sud, l’Ethiopie, le Nigéria suivant certaines projections basées sur les grands hubs, les flux de passagers ou encore de marchandises. Toutefois, la faible prégnance du Covid-19 fit espérer sa faible résistance à la chaleur… Soudainement, le continent ne serait plus celui des ténèbres mais celui qui aurait résisté à la nouvelle épidémie. Le penser est devenu plusieurs semaines durant une manière aussi de se protéger symboliquement… Le pangolin chinois ne serait pas la nouvelle chauve-souris de la forêt, qu’elle soit guinéenne ou congolaise… Aux uns Ebola, aux autres le Coronavirus.


C’est en mars qu’est arrivé plus explicitement et fortement le virus au Cameroun, et particulièrement à Yaoundé. Ce temps-là a donné lieu à l’instauration des premiers gestes barrières, en particulier dans les ministères avec fabrication maison de masque en sopalin ou de produits désinfectants, témoignant que la pénurie était là avant même le virus…Tandis que l’Italie s’enfonçait dans la crise et que la France et l’Espagne ordonnaient le confinement, les contrôles aux aéroports internationaux étaient mis en place : prise de la température, remplissage d’une fiche pour faciliter le traçage. C’était il y a un mois environ, c’était encore le temps des “cas importés”. Les Blancs sont devenus les nouveaux « corona ! » avant que la « diaspora » ne fasse davantage les frais d’une colère tantôt partisane, tantôt populiste si ce n’est les deux. Les Camerounais de « la diaspora » seraient donc revenus au pays avec dans leurs bagages, le Covid. Des heures à attendre dans les avions, basculés dans des bus sur le tarmac… pour être conduits dans des hôtels de passe où être placés en quarantaine. Entre passe-droits et gestion dans l’urgence, il est devenu facile d’incriminer la responsabilité des uns pour taire l’incurie de quelques autres. Depuis lors, ces quarantaines dans des hôtels de meilleur standing, ou encore l’installation de cas confirmés, souvent asymptomatiques, dans des logements publics dont la construction venaient de s’achever (le site d’Olembe à Yaoundé), donnent lieu à différentes controverses : l’homme qui reçoit une prostituée au défi de tout respect de sa quarantaine, le fugitif dont la photographie circule sur les réseaux sociaux pour espérer le rattraper, ou encore les « confinés » eux-mêmes, filmant la nourriture reçue et la rejetant aussitôt, dénonçant leurs conditions de vie.

On notera que très vite, des premières mesures ont donc été adoptées et de façon très anticipée si l’on considère les actions entreprises dans d’autres pays et continents… Parmi celles-ci, appliquées dès le 18 mars, la fermeture des écoles, des collèges et lycées, également des universités ; celle des marchés à 16 heures, celle des bars et restaurants à 18 heures. Les événements sportifs, telle que le CHAN 2020, ont été annulés et les rassemblements de plus de 50 personnes interdits. Les taxis et les moto-taxis ont été invités à ne plus « surcharger ». Enfin, les frontières ont été fermées… La ville a ralenti… un peu… sans plus. Plus de passages des élèves en uniforme, forcément moins de taxis et de motos à l’heure de pointe. C’est sans nul doute le soir que le changement s’est remarqué : plus de bière, ni de musique, comme si le départ de Manu Dibango s’annonçait déjà… L’ambiance des carrefours le samedi soir s’était éteinte. Pour autant, une déambulation dans la ville ne manquait pas de relativiser cette atmosphère. Des passants encore, des véhicules et des motos toujours. Quelques masques en tissu sur les bouches de certains. Toutefois, les changeurs d’argent restaient en conciliabule « collé-serré ». A l’heure du déjeuner, les « tournedos » accueillaient et entassaient les clients. On respirait le même air dans les taxis. Et le même encore dans les locaux de la prison dite de Kondengui. Ce n’était, et ce n’est toujours pas la ville dans son entier qui s’était progressivement confinée. Oh non. Ce confinement suit les lignes de temps, le jour/la nuit ; il suit aussi celles des fractures sociales.


Aux portes des banques, les gardiens avaient désormais des gants. Aux supermarchés, les caissières étaient (relativement) cachées derrière des vitres. Les responsables du rayon légumes et fruits portaient des masques… Les restaurants de standing proposaient des livraisons à domicile. Et certaines femmes s’improvisaient livreuses : à elles le risque de prendre les transports en commun et d’emprunter les allées des marchés, à qui la responsabilité d’encourager les vecteurs de la maladie ? Une telle, riche camerounaise, expliquait que sa ménagère avait consigne de venir tôt, avant son réveil. Et qu’elle prenait la peine de laver et de désinfecter les poignées de porte à son départ… Quid du trajet de sa ménagère encore une fois ? Ce n’est qu’après quelques semaines que des croquis ont circulé quant « à la gestion de son personnel de maison »… Le confinement délivre la carte des inégalités urbaines, Bastos ou le Golf… et les autres quartiers. A Yaoundé, au Cameroun, ici comme ailleurs, bien au-delà de l’Afrique, les mêmes continuent de faire tourner la ville.

Pendant ce temps, comment se confiner à La Briqueterie ou à Mokolo ou encore à Madagascar, si densément peuplés ? Comment se laver les mains entre absence de raccordements à l’eau courante et coupures ? S’agit-il de faire respecter les gestes barrière ou de reconnaitre la difficulté si ce n’est l’angoisse à pouvoir les respecter. Alicia me dit qu’elle a fermé son petit restaurant improvisé à l’ombre d’un manguier, dans son quartier : « ce n’est pas prudent ».


Sa mère, très âgée, n’a plus le droit de sortir. James me dit de même, que sa mère est consignée à la maison, mais en partant lui-même en ville en taxi pour une course… André me raconte avoir reculé d’un pas face à son bailleur, ce dernier lui demandant les raisons d’une telle distance. « Mais à cause du virus ! » lui répond-t-il. Une semaine plus tard, Alicia qui avait tenté de maintenir au moins l’activité de son bar en journée, s’est retrouvée à l’hôpital : « je suis allée dans une clinique privée et j’ai payé une chambre seule mais je ne peux pas rester, je n’ai pas les moyens… ». Excès de palu mais pas excès de zèle. La compréhension du virus circule en même temps que le nombre de cas diagnostiqués augmente. La possibilité de se protéger…non. Un homme part acheter « au quartier » un demi-casier de bières, s’assied devant chez lui et s’exclame « si Corona me tue, qu’il le fasse quand j’ai la bière dans le ventre ! ».

Le gouvernement en a appelé à plus de rigueur menaçant d’amendes les contrevenants et plaçant les forces de police « en route » la dernière semaine de mars. La menace d’un confinement de Yaoundé plane. Alors les supermarchés ont été vidés. Les sacs de maïs, de riz ont été achetés dans les marchés. Sans appel, les prix ont grimpé. Celui des citrons aussi : la faute à la fake news sur ses soi-disant vertus curatives… Dans la queue désormais organisée d’un supermarché indien, on pouvait entendre les clients qui patientaient se lamenter de voir tel « Grand » sortir muni de trois gros paniers, se demandant ce qu’ils pourraient trouver à leur tour dans les rayons… et quoi acheter à stocker, quand on le fait habituellement au jour le jour. Les chauffeurs de taxi voient la recette à rendre aux propriétaires des véhicules diminuer… mais il n’empêche : ce geste n’enlève pas le fait que ce sont désormais trois clients au lieu des quatre ou cinq habituels qui peuvent monter à bord de leur véhicule. Le prix de l’essence n’a pas baissé mais les moto-taxi elles aussi ne prennent plus qu’un client, au lieu de deux ou trois… Comment faire ? Comment payer l’essence pour une course que le client payera « 100, 100 francs » ? demandent-ils ? « On va, on vient, on va, on vient, ça ne donne plus. Je reste confiné chez moi » m’explique Ali, chauffeur de taxi. « Je ne gagne plus rien et puis ce n’est pas bon, le client derrière soi peut te rendre malade » explique Albert, gardien de jour et habitué à être moto-taxi en soirée. C’est la grève des transports qui menace d’ailleurs…

Le virus circule, l’économie ralentit… les cas augmentent. Les achats de chloroquine aussi, frelatées éventuellement… Comment une nouvelle fois faire face à une pandémie dont on se dit qu’on ne lui survivra pas ? Les tests de dépistage semblent être devenus un élément fort de la stratégie de riposte de même que le souhait de fabriquer de l’hydroxychloroquine. Le Cameroun n’a pas connu l’épidémie d’Ebola. Par contre, le Cameroun a connu des essais médicaux à l’éthique douteuse pour ne pas dire absente. Quand un médecin français sur LCI en appelle sans précaution aucune à envisager des tests de vaccin « en Afrique » insistant sur le fait qu’il n’y aura rien, pas de masque ni de respirateur… autrement dit qu’il n’y aura rien à perdre… l’histoire des essais douteux de l’époque coloniale semble se répéter… la seule valeur des corps noirs serait-elle de sauver des vies blanches ? Si Yaoundé, le Cameroun et l’Afrique ont tardé à rejoindre la danse mortifère du Covid-19, celle-ci s’installe, accélère, prend le rythme… Le virus des Autres est devenu le leur. Quelle solidarité pour qu’il devienne le nôtre, dans une commune humanité ?

Yaoundé, le 5 avril 2020

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